Derrière les murs
- Audrey Sabardeil auteur
- 26 mai
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : 30 mai
11h passées. Sur l’autoroute pour Salon-de-Provence. J’ai le trac. Un peu. Beaucoup. J'ai rendez-vous sur un parking à 12h15. Je suis en avance. Mon contact l'est aussi.
Ça commence comme une nouvelle policière.
En réalité, pas du tout.
Arlette, chemisier rose vif, yeux bleus, dame élégante et cool à la fois. La belle soixantaine je pense. Bénévole de l'association "Lire pour en sortir", militant pour la lecture comme outil de réinsertion des détenus, en l'occurrence au centre de détention de Salon-de-Provence. Cette association nationale m'avait contactée il y a quelques temps, me proposant d'intervenir en prison en tant qu'autrice. J'avais accepté.
Mon expérience de la prison, jusqu'à présent, se résumait à celle de tout un chacun : reportages télé, films, infos du JT, articles de presse. A cela s'ajoutaient quelques lectures : Dernier jour d'un condamné ou Claude Gueux de Victor Hugo, La ligne verte de Stephen King. C'est à peu près tout, je crois. Par ailleurs, un projet scolaire, au début de ma carrière de prof, où mes élèves de 4eme avaient entretenu une correspondance épistolaire avec des détenus. Enseigner en prison ? J’y avais pensé, un temps. Sans jamais franchir le pas.
C'était donc aujourd'hui la première fois que je passerai derrière ces murs.
Arlette et moi partageons d'abord un repas au mess, cantine pour les intervenants réguliers professionnels (des enseignants notamment, ou la coordinatrice d'activités comme Elisa que je rencontrerai plus tard), bénévoles comme elle ou ponctuels comme moi, mais aussi pour les agents de l'établissement pénitentiaire (surveillants, et administratifs). Ambiance tout à fait banale de cantine, jolie terrasse, et même un boulodrome. Le tout tourné vers des arbres et de la verdure.
Et puis, on a rejoint l'autre réalité du centre.
Interphones par dizaine, sas de sécurité, portique, scanner : tout reste dans le coffre des voitures, on entre uniquement avec sa carte d'identité (conservée à l'accueil extérieur) et ses clés de voiture (qu'on laisse dans un second accueil).
Après le bâtiment administratif, on entre véritablement dans le ventre de la prison. C'est le bruit qui marque d'abord. Et l'enfilade de portes à barreaux. On pousse une à une les portes. L'une se ferme. On se présente à la suivante. On presse le bouton d'appel. On attend. Un voyant vert finit par s'allumer. Plus ou moins rapidement. On pousse la porte. On passe. On referme. Tous les dix pas.
Je n'ai pas compté le nombre de portes. Trop pour me rappeler. Au loin, un groupe d'hommes. Du bruit. On parle fort. Sans agressivité. Juste du volume. Et beaucoup de monde. On doit attendre. A distance. Un attroupement : un atelier s’y termine peut-être, ou va commencer. Il faut le temps que chacun regagne ses quartiers, sa cellule. Quand la voie est libre, on reprend la progression. On arrive dans un lieu circulaire, d'où partent en étoiles (et après de nouvelles grilles) de larges allées. Vers les cellules. Et entre ces allées des portes métalliques : "SPORT", "AEC" (Activités éducatives et culturelles). J'essaie de tout retenir. De tout photographier mentalement. Je regrette de ne pas pouvoir photographier. Et pas pensé à prendre un bloc notes. On emprunte cette porte-ci et on monte à l'étage. Une ex-prof de français de collège me parle de son poste en détention, de ce qu'elle y a trouvé, me laisse jeter un oeil dans sa salle de classe. Un surveillant tout sourire me montre la salle où il a disposé en cercle les chaises pour la rencontre. Arlette et moi nous préparons. 25 détenus ont reçu les romans il y a quelques jours. Mais elle m'a prévenue : pour toutes sortes de raisons, il est courant qu'une dizaine de personnes seulement se présentent.
Puis ils entrent. Une petite quinzaine finalement. Entre 25 et 60 ans, je dirais. D'origines diverses. Aux styles vestimentaires différents aussi. Aucun regard dur. Intense pour certains. J'y lis de la curiosité, pas d'agressivité. Ils s'assoient peu à peu, après être venus jusqu'à moi, m'avoir serré la main, serré celle d'Arlette qu'ils connaissent personnellement pour certains. Avec deux d'entre eux une discussion s'engage déjà. Ils sont pressés de me donner leur sentiment sur ce qu'ils ont lu du roman. Puis tout le monde s'installe et on est au complet. Elisa amorce aussitôt la rencontre, rappelant le principe de la rencontre-auteur, l'action de l'association, le rôle d'Arlette, et mon nom. Elisa informe aussi ces hommes que son contrat prend fin cette semaine, qu'elle va quitter le centre. Les détenus réagissent, regrettent ce départ, lui témoignent leur gratitude pour ce qu'elle a fait, son contact. Séquence émotion pour cette jeune femme. Arlette enchaîne de manière très brève et me donne le flambeau. Mais en réalité, l'un des hommes présents là prend la parole tout de suite et me dit son enthousiasme. Il a dévoré le livre. A reconnu Marseille. N'en est pas revenu de la voir si vraie. "Il faut faire un film!"
La discussion est lancée. Pendant presque 2 heures, sans le moindre temps morts, on évoque ainsi le lien entre le réel et la fiction, la manière dont je travaille, la documentation utilisée, mon regard sur Marseille. Ma manière d'être Marseillaise. On échange sur tout ça, à travers mon regard et le leur, et sur le fait qu'une ville nous façonne (ou pas). Tous ne viennent pas de Marseille. Mais tous ont un avis sur elle. On parle aussi d'IAM, d'enfance, de quartiers, de mes personnages. Et de leur complexité : la morale, les valeurs, d'amitié, d'amour... Sur la trajectoire de mon Fab qui s'égare, se trompe, s'en veut, se rachète, va très loin, va trop loin. N'a ni tort ni raison, qui se débat. Rarement un échange ne m'a paru si intense, si vrai.
L'un des lecteurs a pris des notes dans sa cellule au fil de sa lecture, aujourd'hui il cite (p.303) :
"La laisser être Lana qui surgissait de la svelte jeune femme modeste et joyeuse que Ratko avait enfermée dans ce destin."
Avant de me remercier pour "la beauté de cette phrase". C'est moi qui le remercie !
Un autre a retenu un paragraphe en particulier : d'après lui, ce passage dit tout de Marseille et de son histoire personnelle. Il lit à haute voix (p.32) :
"Les gosses qui plongeaient, c'étaient les enfants d'un système. D'une force qui les attirait, les tenait captifs. Puis qui les avalait et les broyait. Sans qu'ils n'y puissent rien. Ni qu'ils en aient même conscience. Marseille, les quartiers nord, c'était ça : leur ancrage, leur fierté. Et le poids qui les entraînait au fond"
Je comprends la résonnance que mes phrases ont pu avoir. Je n'ai rien à lui répondre. Il n'attendait pas de réponse. Il me remercie, juste, de l'avoir écrit. Et écrit comme ça.
Un autre encore se demande si un texte s'écrit seul ou si quelqu'un aide l'auteur. J'explique donc ce qu'est le travail éditorial, quelle est l'une des fonctions du métier d'assistant éditorial dans une maison digne de ce nom. Je parle de ces séances de travail dans les locaux du Bruit du Monde, la liberté que l'on garde en tant qu'auteur, les aspects que l'on vous suggère ou demande de modifier. C'est ce même lecteur qui justifie le passage si violent et si cru dans l'appartement. Il a tout saisi de mon attachement au réalisme et et à la cohérence psychologique du héros. Il a aussi instinctivement senti que cet épisode charnière rende la suite logique, jusqu'à la catastrophe. On a donc parlé de cette nécessaire construction de l'intrigue dont on ne doit pas voir les coutures.
On a évoqué encore la couverture, la symbolique de ces 3 demi-cercles, la vision de Marseille qu'offre cette perspective.
Et sûrement d’autres choses, qui m’échappent à l’instant où j’écris.
Lors des signatures de leurs exemplaires, j'ai pu dire (et écrire ) un mot à chacun, eux aussi ont souvent quelque chose à ajouter. Les regards sont francs et les mercis sincères. De part et d'autre. J'ai rarement eu à ce point conscience de la symbolique de mes dédicaces. J'ai essayé de réfléchir chaque message. J'espère que mes mots auront été à la hauteur de cette rencontre. A Samir, qui avait lancé les échanges, et avec qui j'ai le plus dialogué lors de cet après-midi, j'ai offert un exemplaire de mon premier roman. Juste avant, il avait montré de l'intérêt pour Le soleil ne brille pas pour tout le monde et je venais de lui dire que la bibliothèque de la prison risquait de ne pas pouvoir l'acquérir puisque seul Amazon le commercialisait.
Après ces deux heures, nous nous sommes quittés. La plupart sont revenus me serrer la main, me remercier. Avec une chaleur que je n'espérais pas.
Puis un surveillant nous raccompagne. Un enseignant est avec nous, il a fini ses cours. Il me dit que Yassine, qui a participé à la rencontre (son visage me revient. Il est peu intervenu) lui a dit qu'il avait adoré le livre. Que c'était une belle histoire d'amour. Je n'en reviens pas que ce soit la première choses que cet homme y a vu. Celle par quoi il définit mon roman noir. Je suis ravie que ce soit la lumière qui lui soit resté en tête, par-dessus la noirceur du récit. L'enseignant est curieux. Il veut lire Cargo blues, du coup. Ne serait-ce que pour en parler avec Yassine.
Puis nous reprenons les mêmes couloirs - les hommes que j'ai rencontrés ont disparu dans un autre - et nous sortons, Elisa, Arlette et moi. Repassé grilles, portes et sas, récupéré papiers et clés.
Sur le parking, on se salue. On se souhaite une bonne soirée. Et bon retour chez nous. Derrière nous, derrière les murs et les barbelés, les détenus, eux, sont déjà retournés "chez eux".
Avant de rejoindre ma voiture, j'insiste auprès d'Elisa et Arlette : si mon intervention les a convaincues, si mon action peut avoir laissé la moindre trace utile ici, qu'elles n'hésitent pas. Elles ont mon téléphone...
Site internet de l'association LIRE POUR EN SORTIR (Ils recherchent et forment des bénévoles, à Salon-de-Provence et ailleurs !) https://www.lirepourensortir.org/


ouah , quelle expérience, tu m'as fait voir une autre face de cet endroit. Et de ces personnes, qui ont plongé à un moment. Et cela peut arriver à tous ...Biz