Tailler la pierre, j'adore. La polir, quel pied !
- Audrey Sabardeil auteur

- 16 janv.
- 5 min de lecture
Plusieurs moi avant la parution d'un livre, le BAT (Bon à Tirer) est établi, autrement dit, la version définitive du texte. Tout est dans cet adjectif : "définitif".
Avec mon 3e roman, Cargo blues, j'ai découvert ce qu'était le travail éditorial, ou comment dialoguer avec un professionnel de la maison d'édition (ou un freelance engagé par elle) à propos du texte que l'on a écrit. Ces discussions (sur l'intrigue, le rythme, les personnages, la position d'un chapitre, un saut de ligne, l'emploi d'un adjectif, la nécessité de tel adverbe, le recours au point d'exclamation à la page 167, et tutti quanti) renforcent certains points de vue, certains choix narratifs, lèvent des doutes sur ce que l'on pensait fragile ou incertain, ébranlent quelques certitudes ou amènent à reconsidérer un élément établi. Emergent parfois de nouvelles idées, une trouvaille, des questionnements qui peuvent aboutir à la décision de modifier ceci, accentuer cela.
Voilà comment j'ai découvert un nouveau plaisir dans l'écriture : la réécriture. Ou la révision du texte, comme on dit aussi.
L'écriture d'un premier jet, c'est une décharge d'adrénaline : c'est la fulgurance qui vient après avoir longuement rassemblé la documentation pour créer l'arène, puis patiemment, rigoureusement, méticuleusement bâti l'intrigue. Sans fondations, la construction serait bancale et tout pourrait s'écrouler. Ensuite, j'ai rédigé ce que j'appelle le "scène à scène". Que j'ai laissé reposer, pour le vérifier avec lucidité.
Alors seulement, je me suis autorisée à écrire le texte. Sa première version, celle qui jaillit. Le voilà, le fameux premier jet. J'ai taillé dans la masse, extrait le récit du no man's land de la page blanche, façonné la pierre brute. C'est exaltant. Comme si quelque chose de magique survenait. En réalité non, pas de muse, de dieu ou de génie venu me visiter ! Seule avec son stylo / stylet / clavier face à son cahier, sa tablette, son ordi (pour moi, ça varie selon les circonstances d'écriture). Rien d'autre que travail et artisanat, mais n'empêche... c'est toujours une surprise de voir les pages se remplir de mots. Il y a de la frénésie là-dedans. J'imagine assez que la sensation est similaire pour le sculpteur qui voit une épaule naître de l'argile ou du marbre, pour l'ébéniste qui croise soudain le regard d'un personnage qui s'anime sous son ciseau à bois. Cette phase, que l'on s'y soit un jour essayé ou pas, chacun se la figure, c'est le moment de la création.
Mais il y a aussi cet autre moment dont je voulais vous parler.
Celui qu'on imagine moins, ou si peu, quand on n'écrit pas (ou pas vraiment encore). Qu'on n'imagine pas non plus quand on écrit son premier texte. Moi j'ignorais qu'il pouvait prendre plus de place que le premier jet, et je ne soupçonnais pas que cet harassant travail était peut-être celui qui procurait le plus de satisfaction. C'est celui qui vient après le premier rabotage. Celui qui fait aller plus loin que ce dont on se pensait capable. L'impression que de ce texte qu'on a déjà tant expurgé, on tire mieux encore. Lorsque l'on découvre que son texte nous donne davantage que ce que l'on espérait de lui. C'est le temps du polissage, ou plutôt des polissages, mais l'image serait sans doute plus juste en parlant de l'extraction d'un jus, d'un concentré.
Quoi qu'il en soit, l'objectif est d'en obtenir le meilleur, et pour le polar ou le roman noir, de rendre le texte tranchant.
Pas de décorum.
Mener la guerre aux adjectifs paresseux, à la métaphore usée. Supprimer les étiquettes. Dans un passage descriptif, préférer un marqueur sensoriel ("l'odeur âcre de plastique brûlé, la parfum épais de la friture") à une analyse sociologique ampoulée ("l'odeur de la misère"). Laisser le lecteur tirer ses conclusions. Montrer la vie est toujours plus redoutable dans un texte que de la nommer. Show don't tell, disent les scénaristes anglo-saxons. Ils ont raison. Voilà l'une des choses essentielles que j'ai apprises à force de travail et d'essais plus ou moins fructueux, de formulations plus ou moins heureuses.
Chercher le verbe qui vrille : un regard "pénétrant", c'est pas mal, mais l'adjectif demeure statique. Opter pour le verbe, et hop, "son regard le pénétra". La description devient menace. Ainsi, quand je sens que, par le changement d'un mot, par une reformulation, j'ai redonné du poids à l'action là où l'image s'étiolait, quelle victoire ! Tordre le langage, l'amener à obéir. La bête est farouche, il faut savoir la prendre, la pratiquer beaucoup.
Autre manière d'exhausser le goût d'un texte : user le temps. Les transitions temporelles sont les articulations du récit. "Le soleil commence à amorcer sa descente", on voit l'idée. Mais quelle lourdeur ! C'est descriptif, redondant. Un pléonasme, même. "Le jour s'use déjà", voilà qui est plus organique. On y voit les personnages s'épuiser en même temps que la lumière. D'autant que si l'on peut exprimer en 4 mots ce que disaient 7, je choisis l'économie.
Quand j'étais lycéenne, un prof (de français? de philo? je ne sais plus) avait noté "verbeux" en marge d'un de mes devoirs. J'avais cherché le sens de cet adjectif dans un dico. J'avais été vexée. Puis j'avais réfléchi. Quand je travaille mes textes, je revois toujours dans ma tête cette appréciation en lettres rouges. Aujourd'hui, c'est l'un de mes principes de révision de textes.
Sans compter que la précision du langage doit rester l'étalon, à mon avis. Et la nuance est une arme de précision, justement. Parfois, trouver le mot juste prend des jours, des semaines. Mais quand on le tient, on le sait, on le sent, et on ne le lâche plus !
Ce qui est exaltant, aussi, c'est qu'à force de travailler, on devient plus habile, on sait plus vite, on voit mieux, on lit d'un regard plus acéré. Et de plus en plus souvent, on finit par trouver. Alors oui, ce sont des heures et des heures, penchée sur chaque phrase, mais voir le texte grandir et gagner en vigueur est à ce prix.
Parfois, même, il faut accepter que la structure même doive être remaniée, bougée d'un millimètre. Tel groupe de mots du début passera à la fin de la phrase. Intervertir ces deux lignes, ces deux paragraphes, parfois plus : et si je coupais plutôt le chapitre ici, que je décalais le suivant ? Quel effet à la lecture ? Je vais tester, tiens...
La syntaxe, le rythme en dépendent. C'est la respiration du récit. Alors chaque fois que je peux, je serre, je serre. Pas de blabla. Tant que je n'atteins pas l'os, je gratte. Trouver le nerf du texte. Ce n'est pas (seulement) une coquetterie, un effet de style. C'est le respect dû à l'histoire. S'assurer que non seulement chaque mot mérite sa place, amis que c'est celle-ci plutôt qu'une autre. Pour que la tension ne retombe pas, et que le lecteur sorte de là étourdi.
Comme moi, après une énième séance de réécriture.
Allez, la version 7, finie !
Je sens que c'est la bonne. Mon 4e roman est vraiment achevé, cette fois.
A moins que, ...
peut-être, ...
voyons voir ...
Cette virgule, si je l'enlevais, ça donnerait quoi ?



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