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Mauvais genre(s) ...

Mauvais genre(s) ...

Photo du rédacteur: Audrey Sabardeil auteur
Audrey Sabardeil auteur
21 sept.
6 min de lecture

ou comment s'y retrouver dans le grand labyrinthe du roman policier


« Cargo blues, c'est plutôt un roman social qu'un roman policier, non ? » Voilà ce que vous me dites parfois. Et vous avez raison ! (Enfin, je crois…)

Ces questions d'étiquette, de genre et de sous-genre littéraire ne sont pas simples. On pourrait les balayer au prétexte que les livres et leurs histoires ne sont pas faits pour rentrer dans des cases et que ces appellations relèvent surtout du marketing. Sans doute est-ce exact. En réalité, on s'y perd tout de même un peu... 

La faute, peut-être, à la similitude sonore entre les mots « policier » et « polar », que l'on assimile souvent à des synonymes.

De fait, historiquement et linguistiquement, le mot « polar » est bel et bien le synonyme familier de « roman policier ». 


Techniquement, pour ceux que l'étymologie intéresse, le mot est né par troncation de l'adjectif « policier » et ajout du très fertile suffixe à connotation péjorative -ard (comme dans pinard, viandard, connard ... Je vous laisse en trouver d'autres !), avant de se simplifier en -ar (comme pour le bon vieux nanar qui fut d'abord, selon plusieurs dictionnaires, un nanard, autrement dit un vieil objet usé).


N'empêche, lorsque l'on entre dans une librairie, voir les livres rangés par genre permet de s'y retrouver. C'est le moyen idéal pour dénicher "le" roman qui nous fera vibrer ou qui correspondra parfaitement aux goûts de l'ami(e) auquel on destine le cadeau. Chez les auteurs et les éditeurs de littérature adulte, on parle souvent de "blanche" et de "noire". Dans les salons, il arrive fréquemment que les auteurs soient regroupés (et parfois clairement séparés) ainsi : BD, jeunesse, littérature générale, polar. D'ailleurs, les boulimiques du genre arpentent des salons estampillés « polar ». Moi-même, en 2025, j'ai été invitée à participer à Polar Lens, dans le Pas-de-Calais, ainsi qu'au Festival du Polar de Villeneuve-lez-Avignon (Gard) ou à Sang d'encre, à Vienne, près de Lyon. Depuis mes débuts, je suis une fidèle du Printemps du Polar à l'Estaque, à Marseille.


De fait, l'usage éditorial et les lecteurs ont fait évoluer le sens du mot "polar", créant une ambiguïté entre l'usage d'un mot-valise global et des sous-genres bien définis dans la cartographie moderne de la fiction à suspense. 

 

Quant à moi, voici ce que je placerais dans la grande famille du roman policier :


• Le roman d'enquête (ou à énigme)

 

Le récit se focalise sur la résolution intellectuelle d'un mystère. Le crime est vu comme un puzzle et l'ingéniosité du héros est au premier plan.

C'est le modèle d'Agatha Christie et de Sir Arthur Conan Doyle. En France, et de manière plus contemporaine, je pense à Fred Vargas et à son personnage récurrent d’Adamsberg. Dans ma PAL (immense, évidemment) figure Précipice de Céline Denjean, une Louve du Polar, ce collectif d'autrices de noire. Je pourrai donc bientôt vérifier si, comme je le crois, cette romancière française joue dans cette cour-ci. 


• Le policier historique

 

L'intrigue fictive s'ancre dans un passé solidement documenté.

Du côté des Anglo-Saxons, Ellis Peters est sans doute l'une des pionnières avec les enquêtes de Frère Cadfael, dans ce pays de Galles du XIIe siècle. En France, Jean d'Aillon, particulièrement prolixe, a des adeptes parmi les passionnés du monde médiéval. Un auteur comme Maurice Gouiran oriente davantage ses intrigues vers l'Histoire contemporaine, notamment la période de l'Occupation. De mon côté, je suis très tentée par un voyage dans le New York du XIXe siècle sous la plume de Caleb Carr... Il est sur ma liste d'envies. Pour autant, pas sûr que ce contexte ne suffise à faire de L'Aliéniste un roman policier historique. Peut-être seulement un thriller déplacé dans un décor du passé. Je ne le saurai qu'après l'avoir lu.


• Le roman noir, ou polar (On est quelques-uns à le dire ...)

 

Le voilà, pour moi, le véritable polar, parce qu'il voit le Mal dans la société et s'attache à en montrer l'aspect systémique. Volontiers politique, il critique notamment la corruption, mais pas seulement.

Les auteurs phares ? Chronologiquement d'abord chez les Américains, avec Dashiell Hammett (Le faucon maltais) ou Raymond Chandler à qui l'on doit le personnage de Philip Marlowe. Pour les précurseurs français, on pensera logiquement au Marseillais Jean-Patrick Manchette (Ô dingos, ô châteaux). Un autre de mes compatriotes émérites, Jean-Claude Izzo, a créé un Fabio Montale si cabossé par la vie qu'il incarne parfaitement le flic de polar selon moi.

Bref, dans le polar, rien n'est lisse, comme en vrai !

Je ne crois d'ailleurs pas qu'il soit farfelu de considérer Emile Zola himself, étiqueté "naturaliste" pour sa colossale fresque des Rougon-Macquart, comme un auteur de polar avant l'heure. (Re)lisez L'Assommoir ou Thérèse Raquin, et vous me direz...

 

De manière plus consensuelle, je rangerais aussi volontiers le très marquant Entre deux mondes d'Olivier Norek au rayon polar : selon moi, l'enquête y cède le pas à l'observation sociale, avec la plongée de son héros policier dans la jungle de Calais, parmi les migrants. Dans mes propres romans jusqu'à présent, ce n'est d'ailleurs pas un flic qui se trouve en charge de l'affaire mais un type "normal", loin des métiers de la Justice ou de la Police, dont le polar peut tout à fait se défaire. Modestement, avec Cargo blues et encore mon prochain roman à paraître en mars, j'apporte ma toute petite pierre à ce genre noir et social du polar. 


• Le thriller

 

Cette fois, le Mal est dans l'homme, incarné par un individu spécifique. Le récit se base sur la tension psychologique, le rythme et la peur du tueur en série ou du psychopathe que le héros ou l'héroïne poursuit.

Thomas Harris a marqué les esprits avec Le Silence des Agneaux, dont la très fameuse adaptation au cinéma en 1991 a mis face à nous - et à Clarice Sterling, jouée par Jodie Foster - un Anthony Hopkins glaçant en Hannibal Lecter. Chez nous, Franck Thilliez ou Sonja Delzongle sont pour moi des maîtres dans ce registre. Ma prochaine chronique portera d'ailleurs sur Dust : dans ce roman, l'autrice met pour la première fois en scène son personnage récurrent de profileuse, Hanah Baxter.


• Le True Crime

 

Il s'agit cette fois d'un récit d'enquête documenté, basé sur des faits réels. On s'écarte de la fiction pour raconter des histoires criminelles vécues.

Aux éditions La Manufacture de Livres, par exemple, Le pire des crimes (paru en 2025), retrace, sous la plume de Michèle Pedinielli, l'abominable affaire Denis Mannechez, coupable de viols incestueux.

Parfois, le réel dépasse de loin la fiction dans le sordide et la littérature confine alors au journalisme.


• Le cosy mystery

 

Autrement plus léger, voilà un genre que je n'ai encore jamais exploré en tant que lectrice. Si j'en crois les tasses de thé qui illustrent souvent les couvertures, ce serait un récit léger, bâti comme un Cluedo et volontiers teinté d'humour. Au cinéma, en 2019, je me rappelle avoir passé un moment savoureux devant À couteaux tirés. En roman, ce n'est pas ma tasse de thé (so british !) et je ne suis pas légitime pour vous conseiller. Mais c'est indéniable : le genre a ses codes et ses fidèles. Je vous laisse explorer Babelio pour trouver votre bonheur.


• Le cyber-polar ou cyber-thriller

 

Là, j'avoue mon ignorance, quoique la dénomination suffise à définir les contours de cette catégorie récente. Avec la course technologique, l'IA et les systèmes actuels, cette réalité déjà fertile pour la SF et le roman d'anticipation ne manquera pas d'inspirer de plus en plus les auteurs de polar. J'en fais le pari.

Pour ma part, j'ai sans doute effleuré ce genre avec l'une de mes nouvelles : Irina s'ennuie. Si d'aventure mon recueil de nouvelles paraît, vous pourrez la découvrir. Pierre Luciani, avec Les Coureurs de nuages ou Montrez-leur la mort, appartient-il à cette veine ? Sans doute, quoique ses textes assez inclassables demeurent toujours volontairement au carrefour de plusieurs frontières poreuses. En revanche, Sylvain Forge semble la référence en France. Sauve-la a reçu, entre autres distinctions, le prix du roman cyber en 2021. Encore un roman que je découvrirais bien.



À vous qui êtes allés jusqu'au bout de ce long catalogue (qui n'est que ma propre vision des choses), je dirais que finalement, ces subtilités importent peu : derrière le mot « polar », on trouvera toujours un fascinant grand fourre-tout. 

 

Alors fouillez dans cette mine d'or, lisez, triez selon vos propres critères et trouvez votre filon. La bonne nouvelle, c'est que, contrairement aux énergies fossiles, ce gisement-là est inépuisable ! 

 

Bon, ce n'est pas tout ça, mais mon prochain polar ne s'écrira pas tout seul.

J'y retourne !


 



 
 
 

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